
Trait d'union entre la Méditerranée et les Alpes, le Train des Pignes est un élément clé de la mémoire collective des vallées qu’il traverse depuis plus d’un siècle.
Gare de Digne-les-Bains. Un wagonnet unique des Chemins de Fer de Provence vous attend sur un quai envahi par les hautes herbes pour un voyage à travers le temps et les paysages somptueux du haut pays provençal et alpin, sur plus de 150 km. Le ronflement de la Soulet (c’est le nom de la loco), les premières vibrations, le sifflet puissant signent le départ. Au gré des haltes aléatoires et des dizaines de tunnels qui percent la roche, le Train vous imprègne d’une respiration particulière. Roulis sonore et embardées dues au rail flottant, à l’étroitesse singulière des voies, vous surplombez les eaux vives du Verdon et de la Vaïre en lacets sinueux. Avec un peu d’attention, vous repérez d’immenses cuves rouillées postées à chaque gare-étape, témoins de l’utilisation de la machine à vapeur au début du siècle dernier. A Thorame Haute, l’air se rafraîchit. Pour cause, le Train est suspendu à 1 024 m au dessus du vide. Puis, le noir : 3,4 km sous la montagne, c’est le tunnel de Peyresq. Arrêt technique à Méailles, qui marque le début de la portion la plus spectaculaire de la ligne. Un chevreuil – ou est-ce un sanglier – bloque la voie : incident fréquent sur ce parcours, que gèrent parfaitement les conducteurs-mécaniciens (et chasseurs !) de la Soulet. Bruno Pichard, 32 ans de service, le plus aguerri pour ses collègues, mémoire vivante du Train, explique avec philosophie : « On trouve de tout sur la voie : voitures échouées, éboulis, animaux, mais l’essentiel reste de connaître les subtilités du tracé. » Ce qui lui vaut de jeter un œil sur les hésitations de l’apprenti qui, ce jour-là, fait son baptême de conducteur.
On n’entre guère par hasard dans cette grande famille du Train : un cousin réparateur sur les voies, un père cheminot, une épouse rencontrée sur la ligne, une maison dans un des villages perchés du parcours. Puis, cette solidarité faite de souvenirs partagés, la dernière fête aux châtaignes de Fugeret, les Médiévales d’Entrevaux, une adresse gourmande à Annot. Sans compter les innombrables anecdotes qui émaillent la vie des équipages du Train : ce passager qui , un jour, s’accrocha sous le wagon pour économiser les 35 centimes du parcours, cet autre qui fit embarquer un jour de canicule et de foule un pare-brise de camion. Folklore garanti. Au-delà de sa clientèle touristique, le Train est un lien indispensable pour le quotidien des habitants des vallées : on le prend pour aller consulter un médecin, pour aller à l’école, pour passer commande de marchandises…

La ligne confirme ses atouts exceptionnels : un moyen rapide et fiable de circuler au quotidien, un potentiel touristique énorme, l'attachement de son personnel, une dimension humaine qui lui offre réactivité et proximité avec son environnement. L’attachement, la mobilisation des habitants des vallées et des élus locaux assurent ainsi l’avenir de cette ligne mythique. Un vaste plan de modernisation vise à lui redonner toute sa place. A Annot, on croise la nouvelle machine, entièrement remise à neuf aux Ateliers de Lingostière, actuellement en période test. Le sifflet retentit, le wagon se met en branle, il reprend son bonhomme de chemin en vitesse de croisière (60 km/h) et quitte les sommets enneigés pour entamer sa descente vers les palmiers de la Côte d’Azur. Pour, quelques heures plus tard, faire le chemin inverse, cette fois vers Digne…
L’histoire. L'ingénieur dignois Alphonse Beau de Rochas imagine le premier en 1861 de relier Nice à Grenoble par la vallée du Var, Digne et Gap. Le percement des 3 457 m du grand tunnel de la Colle Saint-Michel mobilise en 1902 plus de 400 ouvriers durant près de 2 ans. A plus de 1 000 m d'altitude, il fait communiquer les vallées du Vaïre et du Verdon. Un système à voie métrique est adopté, permettant des courbes plus serrées et des coûts de construction moindres. La première liaison Nice-Digne est inaugurée le 3 juillet 1911.
La légende. Une parmi d’autres, on raconte qu'une nuit de Noël : une garde-barrière, restée seule avec son enfant malade, était à court de bois de chauffage. Un train de nuit fit halte pour lui offrir son charbon. Puis, lorsque la locomotive vint elle-même à manquer de combustible, des pignes bordant la voie tombèrent directement dans le tender de la machine qui put ainsi continuer son chemin…
Vapeur toute ! Le charme des voitures aux banquettes de bois verni de 1892, l’odeur de la suie, le ronflement des 6 tonnes d’eau en ébullition de la machine à vapeur. Le Train des Pignes – version vapeur –, inauguré le 19 juillet 1980, circule les dimanches de mai à octobre, de Puget à Annot.